Thomassen, Einar, Before Valentinus: The Gnostics of Irenaeus, Leiden, Brill, 2023

Après avoir « raconté » la doctrine de Ptolémée, au livre I de l’Adversus Haereses Irénée semble poursuivre un double objectif, paradoxal : d’une part exposer les multiples variantes des systèmes hérétiques afin de mettre en lumière leurs divergences et même leurs rivalités, en tout cas accentuer leur manque d’unité, et d’autre part, montrer dans le valentinisme la « récapitulation de toute hérésie » comme il le dira dans la préface du livre IV, afin que sa réfutation de cette doctrine mette un terme à toute la chaîne de leur enseignement. Au cœur de cette démonstration, c’est l’ensemble formé par les deux chapitres I, 29-30 qui est étudié dans ce volume.
En I, 29, 1, Irénée introduit ainsi son propos : « En plus de ces gens, les simoniens dont nous avons parlé plus haut ont encore donné naissance à la multitude des “gnostiques”, qui ont surgi à la façon de champignons sortant de terre ». En rapportant leurs doctrines, Irénée passe de la critique de leur éparpillement (les deux chapitres ne professent pas la même chose) à l’élaboration d’une sorte de « modèle de transmission » : « Telles sont les doctrines de ces gens, doctrines dont est née, telle une hydre de Lerne, la bête aux multiples têtes qu’est l’école de Valentin » (I, 30, 15). Ce dernier point a retenu l’attention du professeur E. Thomassen qui cherche dans ces deux chapitres à isoler les caractéristiques des « gnostiques » en tant que groupe spécifique.
Ce propos se déploie en 5 chapitres.
Dans le premier chapitre, E. Thomassen distingue les deux sens de l’adjectif « gnostique » selon Irénée : l’adjectif peut en effet désigner soit l’ensemble des déviances qui font l’objet de sa réfutation, soit un groupe particulier comme en I, 11, 1 : « Le premier d’entre eux, Valentin, empruntant les principes de la secte dite “gnostique”, les a adaptés au caractère propre de son école ». Dans cette ligne, E. Thomassen rassemble les occurrences des « gnostiques » en tant que groupe distinct des valentiniens, à la suite de A. Rousseau et L Doutreleau qui avaient également étudié le fait qu’Irénée voit dans les « gnostiques » les proches ascendants des valentiniens. Pourtant cette distinction semble s’effacer ensuite chez les hérésiologues ultérieurs, après Épiphane notamment.
Le chapitre 2, le plus long, est consacré au commentaire suivi du « traité » des gnostiques en I, 30. Selon E. Thomassen, il y aurait en effet à la source de I, 30, un véritable traité gnostique fourmillant de détails avec « des signes d’activité rédactionnelle » (p. 114) qui aurait servi de fil conducteur à Irénée. Dans son commentaire, l’auteur propose des rapprochements avec des textes de Nag Hammadi qui consonnent. On soulignera d’ailleurs la richesse des éclairages proposés ici par l’auteur grâce à sa familiarité avec ces textes, acquise par le patient travail de la traduction (notamment le Traité tripartite en 1989; l’Interprétation de la gnose en 2010).
Le chapitre 3 analyse et commente le traité de I, 29 qui diffère considérablement du mythe raconté au chapitre suivant. Il a déjà été proposé de voir dans l’Apocryphon de Jean (du codex de Berlin) la source de I, 29. Pourtant E. Thomassen cherche à démontrer qu’Irénée ne connaît pas l’Apocryphon que nous avons aujourd’hui (p. 115-116), mais une analyse pas à pas du chapitre tente de démontrer l’hypothèse de l’existence d’un texte source, auquel I, 29 et l’Apocryphon permettraient de remonter.
Nul n’ignore la difficulté de dater les écrits gnostiques alors que les enjeux qui en découlent sont décisifs. C’est ce qui rend le chapitre 4 aussi passionnant que précieux. E. Thomassen considère que nous trouvons en I, 30, des « matériaux » qui reflètent la plus ancienne phase de la tradition Gnostique et propose deux avancées majeures. D’une part, il considère les « catégories » de barbéliotes et ophites (utilisées dans nos éditions actuelles comme intertitres pratiques) comme plus trompeuses que fondées (p. 157) : conserver la terminologie d’Irénée pour désigner ces « gnostiques » est finalement préférable pour éviter de lire I, 29-30 à la lumière de ce que nous savons de ces groupes dont l’expansion serait ultérieure. Selon E. Thomassen il y aurait eu une « séthianisation » de la mythologie gnostique de I, 30. L’un des fruits de cette étude est donc de reporter au IIIe siècle l’écriture aussi bien de l’Apocryphon de Jean que de la littérature séthienne. D’autre part, cette étude prend part au débat concernant les « origines » gnostiques ; l’auteur note en effet que les deux traités révèlent une certaine familiarité avec les Écritures juives. La proximité avec les notions philosophiques fait converger les hypothèses vers le Judaïsme hellénistique mais la question du rôle joué par le christianisme reste cruciale. Les figures du Christ et de la Sagesse sont en effet mises en valeur ; E. Thomassen en tire la conséquence que I, 30 présenterait, par rapport au christianisme, « une vision, indépendante, de la signification de la figure du Christ inspirée par les traditions juives autour de la Sagesse, combinées avec la philosophie contemporaine » (p. 162).
Restait à relier ces analyses avec le valentinisme : c’est ce qui est fait dans le court chapitre 5 qui propose une trajectoire de la tradition gnostique à la littérature valentinienne qui la réinterprète. Irénée affirme, sans chercher à le prouver, que les valentiniens avaient utilisé les sources Gnostiques. La comparaison entre les Gnostiques et les valentiniens approfondie par E. Thomassen (notamment par l’étude de fragments de Valentin et de la Lettre à Flora de Ptolémée ) montre que les valentiniens ont procédé à des « révision importantes » du mythe (p. 175). L’hypothèse d’un éloignement des valentiniens tardifs par rapport aux sources des plus anciens est évoquée. Mais E. Thomassen soutient qu’ils introduisent également quelques nouveautés en se rapprochant du courant chrétien : « Afin de mieux légitimer leurs mythologies en tant que doctrine chrétienne, ils ont réécrit les traités existants sous forme de révélations apocryphes : le traité de I, 29 est devenu une partie de l’Apocryphon de Jean ; Eugnoste a été métamorphosé en la Sagesse de Jésus Christ » (p.179). Cette séduisante hypothèse présente deux avantages très importants : premièrement, elle confirme l’idée essentielle qu’il faut envisager tout texte gnostique sur l’arrière-fond d’une évolution de ces doctrines. E. Thomassen pose notamment le postulat très fécond d’ une évolution du valentinisme vers les catégories émergentes des Églises chrétiennes (culte, vocabulaire…) ; en second lieu, cette hypothèse confirme la valeur d’autant plus importante du témoignage d’Irénée sur l’état de ces doctrines avant la fin du IIe siècle, dans ces 2 chapitres I, 29-30 et plus largement.